À l'origine, la photographie n'était que le désespoir de la peinture. Une rustine. Un pis-aller. Las de dessiner et de peindre sans plaisir et sans but, j'ai, à presque trente ans, fait l'acquisition d'un premier appareil. Cet objet noir me permettait de réaliser en un clic des copies - plates - de la réalité. Et clac : le mimétisme et la transparence s'invitaient au salon, le couple s'installait avec ses mauvaises manières : répliques, copies, imitations ; ils essuyaient leurs chaussures sales sur les fauteuils. Mais c'était nouveau, je me coltinais au réel, je m'usais les yeux, j'étais content. Peu après naissait mon fils. 

L'objet noir, alors, a été sommé de se rendre utile : la terre entière exigeait des photos de la merveille et l'enfant, pas contrariant, imprégnait toutes mes images de sa neuve présence. En les découvrant - on allait alors récupérer en ville des 10x15 au kilo - j'ai cru deviner que la photo, et cela presque malgré moi, pouvait s'octroyer le luxe d'émouvoir. C'était, je dois l'avouer, troublant. Sur le papier, il y avait la trace du vif ("En vérité, c'est la vie elle-même !" s'exclame le peintre du Portrait ovale, et il faut toujours se rappeler comment l'histoire s'achève...). 

Pourtant, malgré la salutaire leçon de monsieur Poe, je crois que j'ai toujours espéré renouer avec cet émoi initial, qui, par une sorte de charme - ou de sortilège -, apportait de l'opacité et, aussi, un peu de nuit à cette transparence, ce semblable, cet analogue. Fin -  provisoire - des mauvaises manières. Et début de la photographie comme rite sentimental ; et même, dans les jours fastes, comme aumône ou comme grâce. Bref. 

Pour cause de solitude choisie, les paysages et les choses constituent, depuis longtemps, l'essentiel de mes motifs. Mais il ne faut pas trop s'y fier, la surface est trompeuse : seuls le coeur et les fantômes qui y logent m'intéressent. 



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